17 05 2012
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Armando Torres. Rencontres avec le Nagual (Carlos Castaneda)

07 May 2012 06:23:00

En guise de préambule, il affirma que le rôle significatif que nous nous attribuons en chaque chose que nous faisons, disons, ou pensons, constitue un genre de « dissonance cognitive » qui obscurcit nos sens et nous empêche de voir les choses clairement et objectivement.
« Nous sommes comme des oiseaux atrophiés. Nous sommes nés avec tout ce qui est nécessaire pour voler ; cependant, nous sommes en permanence obligés de voler en petits cercles serrés autour de notre moi. La chaîne qui nous lie est l'importance personnelle.
« Le chemin qui transforme un être humain ordinaire en guerrier est très laborieux. Notre sensation d'être au centre de tout, et le besoin de toujours avoir le dernier mot, s'imposent constamment. Nous nous sentons importants. Et quand quelqu'un est important, n'importe quelle intention de changer devient un processus lent, compliqué et douloureux.
« Ce sentiment nous isole. Si ce sentiment n'existait pas, nous serions en train de circuler dans la mer de la conscience, et nous saurions que le moi n'existe pas pour lui, son destin est d'alimenter l'Aigle.
« Le sens de l'importance croît chez l'enfant pendant qu'il perfectionne sa compréhension sociale. Nous avons été entraînés à construire un monde d'accords, auquel nous pouvons nous référer pour communiquer entre nous. Mais ce don inclut un attachement désagréable : notre idée du « moi ». Le moi est une construction mentale, cela vient de l'extérieur, et il est temps pour nous de nous en débarrasser. »
Carlos affirma que toutes les méprises qui ont lieu lorsque nous communiquons sont une preuve vivante que l'accord que nous avons reçu est complètement artificiel.
« Après avoir expérimenté pendant des millénaires des situations qui altèrent nos façons de percevoir le monde, les sorciers de l'ancien Mexique découvrirent un fait important : nous ne sommes pas obligés de vivre dans une réalité unique, car l'univers est construit selon des principes très fluides, et celui-ci peut contenir une quasi infinité de formes, produisant des gammes innombrables de perception.
« Partant de cette vérification, ils déduisirent que, en réalité, ce que les êtres humains reçoivent de l'extérieur est l'aptitude à fixer notre attention dans l'une de ces gammes, pour l'explorer et la reconnaître. Nous nous moulons à celle-ci et apprenons comment la percevoir comme quelque chose d'unique. C'est ainsi que naquît l'idée que nous vivons dans un monde exclusif, et le sentiment d'être un « moi » individuel fut généré en conséquence.
« Il n'y a aucun doute que la description que nous avons reçue est une possession valable, similaire au tuteur rigide qui est lié à un jeune arbre pour le fortifier et le guider. Elle nous permet de grandir comme des personnes normales, à l'intérieur d'une société qui est moulée à cette rigidité. Pour accomplir cela, nous avons appris à « écrémer » - c'est-à-dire, à faire à des lectures sélectives de l'énorme volume de données qui parviennent jusqu'à nos sens. Mais une fois que ces lectures sont converties en « réalité », la rigidité de notre attention fonctionne comme une ancre, car cela nous empêche de prendre conscience de nos incroyables possibilités.
« Don Juan affirmait que ce qui limite la perception humaine est la timidité. Pour être capable de manipuler le monde qui nous entoure, nous avons dû renoncer à notre don perceptuel, qui est la possibilité d'être témoin de tout. Nous sacrifions le vol de la conscience pour la sécurité du connu. Nous pouvons vivre des vies fortes, audacieuses, saines ; nous pouvons être des guerriers impeccables, mais nous n'osons pas !
« Notre héritage est une maison stable pour y vivre, mais nous l'avons transformée en une forteresse de la défense du moi ; ou plutôt, en une prison, où nous condamnons notre énergie à s'affaiblir à travers une vie entière d'emprisonnement. 

Nos années, nos sentiments, et nos forces les meilleurs sont perdus au profit des réparations et des étayages de cette maison, parce que nous avons finis par nous identifier à elle.
« Dans le processus de devenir un être social, un enfant acquiert en grandissant une fausse conviction de sa propre importance, et ce qui était au début un sentiment sain d'auto-préservation, finit par se transformer en une réclame égoïste d'attention.
« De tous les cadeaux que nous avons reçus, l'importance personnelle est le plus cruel. Elle convertit une créature magique et pleine de vie, en un pauvre diable arrogant et disgracieux. »
En montrant ses pieds, il nous dit que se sentir important nous force à accomplir des choses absurdes.
« Regardez-moi ! Un jour, j'achetai une paire de chaussures très fines, qui pesaient presque un kilo chacune. Je dépensai cinq cents dollars pour avoir le privilège de marcher en traînant les pieds !
« A cause de notre importance personnelle, nous sommes remplis à ras bord de rancoeurs, d'envies, et de frustrations. Nous nous permettons d'être guidés par des sentiments de complaisance, et nous fuyons la tâche de nous connaître nous-même avec des prétextes du type « qu'est-ce que je peux être fatigué ! » ou « quelle flemme » ! Derrière tout cela, il y a une anxiété que nous essayons de faire taire par un dialogue intérieur plus dense et moins naturel. »
(…)
« En observant les bizarreries de l'importance personnelle, et la façon homogène par laquelle elle contamine absolument tout le monde, les voyants ont divisé les êtres humains en trois catégories que Don Juan nomma des trois noms les plus ridicules auxquels il puisse penser : les pisses, les pets, et les vomis. Nous tombons tous dans l'une de ces catégories.
« Les pisses se caractérisent par leur servilité ; ils sont flatteurs, collants, et fastidieux. Ce sont les gens qui veulent toujours vous faire une faveur ; ils prennent soin de vous, ils prévoient pour vous, ils vous dorlotent ; ils ont tellement de compassion ! De cette manière ils cachent la vérité sous-jacente : ils sont incapables de prendre des initiatives, et ne peuvent jamais rien faire par eux-mêmes. Ils ont besoin de l'ordre d'une autre personne pour sentir qu'ils font quelque chose. Et, malheureusement pour eux, ils supposent que les autres sont aussi gentils qu'ils le sont; c'est pourquoi ils sont toujours accablés, déçus, et pleurnichards.
« Les pets, en revanche, sont à l'opposé. Irritants, mesquins et auto-suffisants, ils s'imposent constamment et interfèrent. Une fois qu'ils vous ont accroché, ils ne vous laissent plus tranquille. Ce sont les personnes les plus déplaisantes que vous ayez jamais rencontré. Si vous êtes tranquilles, le pet arrive et vous entortille dans tous les sens, et vous utilise le plus possible. Ils ont un don naturel pour être les maîtres et les leaders de l'humanité. C'est le genre à tuer pour conserver le pouvoir.
« Entre ces deux catégories, il y a les vomis. Neutres, ils ne s'imposent pas et ne se laissent pas guider. Ils sont présomptueux, ostentatoires, et exhibitionnistes. Ils vous donnent l'impression qu'ils sont formidables, mais en fait ils ne sont rien. C'est de la vantardise. Ils sont la caricature des gens qui croient trop en eux-mêmes, mais, si vous ne faîtes pas attention à eux, ils sont défaits par leur insignifiance. »
Une personne de l'audience lui demanda si l'appartenance à l'une de ces trois catégories était une caractéristique obligatoire, c'est à dire, une condition innée de notre luminosité.
Il répondit :
« Personne ne naît ainsi, nous nous rendons comme ça ! Nous tombons dans l'une de ces catégories à cause d'un quelconque petit incident qui nous marque durant l'enfance, dû à la pression de nos parents ou à d'autres facteurs impondérables. A partir de là, et en grandissant, nous devenons tellement impliqués dans la défense du moi, que vient le moment où nous ne pouvons même plus nous souvenir du jour où nous avons cessé d'être authentiques, et sommes devenus des acteurs. Lorsqu'un apprenti entre dans le monde des sorciers, sa personnalité de base est déjà formée, et rien ne peut être annulé. 
La seule option qu'il lui reste est de rire de tout ça.

La Tenségrité et l'effet énergétique des "passes magiques"

01 April 2012 01:24:00




(...) L'opinion personnelle de don Juan était que la pratique des passes en longs groupes présentait un avantage manifeste : elle contraignait les shamans initiés à exercer leur mémoire cinétique. Il considérait le recours à la mémoire cinétique comme un réel bienfait, découvert un peu fortuitement par ces shamans, et dont l'effet le plus remarquable était de faire taire le bruit de la pensée : la dialogue intérieur.

Don Juan m'avait expliqué que c'est en nous parlant à nous-mêmes que nous renforçons notre perception du monde et que nous la maintenons fixe, à un certain niveau de fonctionnement et d'efficacité.

"L'espèce humaine tout entière, me dit-il un jour, stabilise son fonctionnement à un niveau déterminé d'efficacité au moyen du dialogue intérieur. Le dialogue intérieur est la clé qui maintient le point d'assemblage à l'endroit stationnaire commun à toute la race humaine : à hauteur des omoplates, à une longueur de bras de distance en arrière.

"C'est en réalisant le contraire du dialogue intérieur, c'est à dire le silence intérieur, ajouta-t-il, que les praticiens parviennent à rompre la fixation de leur point d'assemblage, acquérant ainsi une extraordinaire fluidité de la perception."

La pratique de la Tenségrité a été organisée autour de l'exécution de longs groupes, rebaptisés séries (...) Pour parvenir à cette organisation, il a été nécesaire de restaurer le critère de saturation qui était à l'origine de la création de ces groupes longs. (...)

Le rétablissement du critère de saturation par la pratique de longues séries de passe a eu pour résultat d'engendrer ce que don Juan avait déjà défini comme l'objectif moderne des passes magiques : le redéploiement de l'énergie. Don Juan était d'ailleurs convaincu que tel avait toujours été le but non déclaré des passes magiques, même à l'époque des anciens sorciers. (...) De toute évidence, ce qu'ils recherchaient avidement et qui leur procurait une sensation de bien-être et de plénitude lorsqu'ils pratiquaient les passes magiques, c'était essentiellement l'effet de l'énergie inutilisée réintégrant les centres vitaux du corps.

(...)

A tous autres égards, la manière dont la Tenségrité est enseignée est une reproduction fidèle de la méthode par laquelle don Juan a appris les passes magiques à ses disciples. Il les submergaient de détails et les laissait étourdi par le nombre et la diversité des passes magiques qu'il leur enseignait et par l'idée que chacune d'elles, individuellement, était un chemin vers l'infini.

(...)

L'impression que ressentent ceux qui pratiquent aujourd'hui la Tenségrité correspond exactement à ce que nous éprouvions, les autres disciples de don Juan et moi-même, lorsque nous avons commencé à pratiquer les passes magiques. Ils sont déconcertés par la multitude des mouvements. A mon tour, je leur répète ce que don Juan me redisait sans cesse : le plus important est de pratiquer toute séquence de la Tenségrité mémorisée. la saturation qui s'opère finira par produire les résultats recherchés par les shamans de l'ancien Mexique : le redéploiement de l'énergie et ses trois effets concomitants - la suspension du dialogue intérieur, l'accession au silence intérieur et la fluidité du point d'assemblage.


Carlos Castaneda, Passes magiques, 1998. Editions du Rocher, 1998, traduction Emmanuel Scavée, pages 32-34


Voir ausssi le précédent billet.

Jean Parvulesco, India

11 March 2012 06:28:00

Dans le sentier de la supra-conscience

un jour vient, quand le chemin s'arrête ; l'âme doit alors comprendre que tout lui est aliénation :

avant que je ne sois parti, mes pas étaient déjà marqués dans la neige vierge de l'enceinte, et les paroles de ma bouche pétrifiée dans l'air, comme les oiseaux d'un songe interrompu ; j'ai fait ce qu'i fallait que je fasse, et à nouveau je me retrouve, à l'Est d'Amritsar, en train de pénétrer clandestinement dans l'Inde, au niveau des orages

ô, s'il y a un ciel de pitié avec, en son milieu, un clair soleil de pitié, je sais d'avance quelle main viendra me soutenir le long du précipice brumeux de la haute passe, je sais quelle somptueuse identité de toute-puissante douceur se cache derrière le voile d'or qui lui entoure par trois fois le visage, jusqu'aux yeux en flammes atténuées

Jean Parvulesco, in India, Style n°4, 1988, p.24



Benvenuta

déjà je ne sais plus où je suis, la dérogation de ma pensée rejoint clandestinement le réduit en tronc de sapin, sur un rocher d'amnésite qui mentalement surplombe les gorges de l'Indus, tout près de l'autre frontière; les jours sont aveuglants de clarté, et glaciales les nuits au-dessus d'un feu de ronces : or bientôt je ne retournerai plus dans ces draps, d'où chaque nuit je prends mon départ; pour là-bas; bientôt, j'y resterai à demeure, on m'enverra aussi l'épouse des hauteurs, la Benvenuta; toute nue sous sa tunique orange, la pourvoyeuse d'être

Jean Parvulesco, in India, Style n°4, 1988, p.29


Les voies lactées. Maurice Blanchard

10 March 2012 15:37:00

Les voies lactées

Je fais ma lumière moi-même, ma lumière, mon obscurité. Et le grand vent venu du Sud-Ouest ne peut l'éteindre. c'est un monde entre mon pouce et mon index. Les charbons ardents sont le silence même. La souffrance, c'est l'eau dormante, le bon sens, l'humanité.
"Io non so ben ridir com'io v'entrai" mais je puis très bien dire comment je sortirai. Le volcan a craché ses fantômes ; la rivière, en ruban de givre, a gravi la plus haute montagne pour jouer avec le soleil et le soleil est un gros chat familier qui pose sa patte de velours sur la main de son maître.
Nous autres les morts, nous autres les rubans de lait, enlaçons l'homme qui souffre. le rameau hanté danse au bord du gouffre et demain, c'est "toujours".
Voici enfin la nuit que j'aime, et qui chante.

Maurice Blanchard, in Le Monde qui nous entoure, 1951, publié dans Les barricades mystérieuses, Gallimard, 1994

Vivre c'est inventer. Maurice Blanchard

10 March 2012 15:24:00

Vivre c'est inventer

Dans la nuit brisée par l'orage, assis sur la margelle d'un vieux puits, je fixai ce pétrifiant regard de gorgone qui me dévorait déjà à l'autre bout du monde.
Ce n'est pas avec les mains que l'on saisit la vérité, c'est en chassant au plus profond de l'abîme les ténèbres de l'existence.
Ainsi j'écoutais les chants harmonieux de la nuit qui montaient des vagues entrouvertes.
Regarder son aurore, c'est là un bonheur indescriptible.

Maurice Blanchard, publié en 1957 dans Le journal des poètes. In Les barricades mystérieuses, Gallimard, 1994

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